L’Europe ne doit pas perdre la bataille des éoliennes géantes face à la Chine

par | 1 Nov, 2024

Tribune parue dans le journal La Tribune à ce lien

L’annonce récente de la construction d’une éolienne géante de 26 MW par le chinois Dong Fang nous place devant une question urgente : l’Europe va-t-elle, une fois de plus, se laisser distancer sur un marché stratégique comme celui de l’éolien en mer ?

Face à la Chine, l’Europe a déjà perdu la course des panneaux solaires et est en difficulté dans celle des véhicules électriques. Les dépenses d’importations liées au photovoltaïque en Europe ont représenté 20 milliards d’euros en 2022, dont 91% en provenance de Chine. Entre 2020 et 2024, la part de marché des véhicules fabriqués en Chine est passée de 12 % à près de 25 %, et le pays produit aujourd’hui 50% des batteries des voitures électriques mondiales. L’Union européenne doit réagir rapidement, au risque de répéter la même erreur et de dépendre à nouveau de technologies chinoises pour sa transition énergétique.

La Chine domine déjà le marché

Les champions européens de l’éolien, comme Siemens Gamesa, Vestas ou encore GE Renewable Energy, ont longtemps dominé le marché. Mais les constructeurs chinois les ont dépassés, portés essentiellement par un marché intérieur très dynamique. En 2023, Goldwind a équipé plus de 16 GW de nouvelles capacités éoliennes, suivie de près par Envision avec 14 GW. Vestas, le seul fabricant occidental dans le top cinq, se classe en troisième position avec 11,5 GW.

Dans l’éolien en mer, la clé de la compétitivité est désormais de plus en plus liée à la puissance des turbines, avec une nouvelle frontière à 20 MW, tant pour l’éolien en mer fixe que flottant. Sur ce segment, les industriels européens accusent un retard inquiétant, tandis que les Asiatiques multiplient les annonces.

Avant Dong Fang et sa machine de 26 MW, MingYang a dévoilé une éolienne de 22 MW, attendue en série dès 2028. MingYang a remporté de premiers marchés en Allemagne et en Italie avec des éoliennes de 18,5 MW, avec l’intention de les construire en Europe.

Siemens et Vestas n’ont encore rien annoncé d’équivalent. Leurs projets se concentrent actuellement sur des modèles de 15 MW, une puissance trop faible pour répondre aux besoins de l’ensemble du marché européen d’ici 2030.

Un enjeu économique et stratégique

Des éoliennes plus puissantes produisent plus : à elle seule, une éolienne de 26 MW pourrait alimenter en électricité plus de 60 000 habitants en moyenne. Pour un parc éolien de puissance donnée, moins d’unités sont nécessaires et donc moins de dépenses de construction, d’opération, et une plus faible empreinte environnementale.

En l’espace de 15 ans, la puissance des éoliennes a été multipliée par 5 et les coûts de l’électricité divisés par 4 à 5. Les deux derniers appels d’offres français dans l’éolien en mer ont été attribués à 45 euros / MWh, rendant au passage le coût de l’éolien en mer plus compétitif que ses alternatives fossiles. Les nouveaux modèles de 26 MW pourraient permettre d’aller encore plus loin.

L’enjeu pour les acteurs européens est double. D’un côté, les clients (États, opérateurs) réclament une électricité abondante et bon marché pour répondre aux besoins croissants en énergie renouvelable et atteindre les objectifs climatiques. De l’autre, les turbiniers européens sont pris dans une spirale difficile. Dès qu’une turbine sort, elle est souvent rendue obsolète par un modèle concurrent plus puissant, entraînant une course infernale qui fragilise les constructeurs.

L’avenir de l’éolien se joue au large

L’abandon de cette course revient à laisser le monopole des turbines de grande puissance, les plus compétitives, aux concurrents étrangers – avec des conséquences stratégiques et économiques majeures. La Chine a clairement compris que l’avenir de l’éolien se jouera précisément en mer, là où il y a de la place et des régimes de vents favorables.

La publication le 18 octobre de la cartographie des nouvelles zones maritimes à développer en France et le lancement prochain de l’appel d’offres associé (9 GW de capacité additionnelle) le confirment. À l’échelle mondiale, près de 380 GW de nouvelles capacités pourraient être ajoutés d’ici à 2032 aux 70 GW déjà en opération aujourd’hui, selon le Global Wind Energy Council.

Investir pour rester indépendant

Il est donc urgent que l’Europe, à la fois ses institutions et ses industriels, prenne conscience de l’enjeu stratégique que représente l’éolien en mer. Les aides publiques, comme le NZIA, doivent être mobilisées pour soutenir le développement de turbines géantes capables de rivaliser avec celles que la Chine commence déjà à produire.

L’Europe doit investir massivement dans l’innovation pour conserver son avance technologique, sécuriser ses emplois, et garantir son indépendance énergétique face à des géants industriels de plus en plus puissants.