Le choix précoce de la France d’un développement massif du nucléaire en 1973 a reposé sur une ambition de souveraineté énergétique. L’objectif après le premier choc pétrolier était bien de ne plus dépendre pour la production de l’électricité des énergies fossiles importées. Avec le résultat que la France se trouve aujourd’hui dans une position favorable pour assurer sa transition: son système électrique est décarbonée et il peut se transformer dans les meilleures conditions possibles pour faire face aux augmentations de la demande suite à l’électrification des usages, comme le montrent les études de RTE.
Le défi reste toutefois important. Si notre système est un atout, il est aussi une dette que nous n’allons pas tarder à payer. D’une part les disponibilités de notre parc sont en baisse structurelle du fait de l’allongement des durées de maintenance. Et d’autre part des vagues successives de déclassement de centrale vont intervenir dans les décennies à venir, présentent un défi industriel sans précédent.
Au-delà de ces défis, nous assistons à une évolution paradoxale : bon élève en termes d’émissions de CO2, la France risque de rater la révolution énergétique en marche. En effet, aujourd’hui encore, le récit dominant, réactivé par le conseil de politique nucléaire de l’Elysée et la commission d’enquête parlementaire, est que la souveraineté énergétique et la décarbonation ne peuvent être atteints que par une relance massive de la construction de réacteurs nucléaires.
Ayant comme objectif à peine masqué d’incriminer ceux qui n’avaient pas suffisamment soutenu la filière nucléaire durant ces deux dernières décennies, la commission qui a planché durant plusieurs mois sur la perte de souveraineté nationale en matière énergétique a ainsi réduit à cette seule énergie l’autonomie énergétique de la France. Cette conception est-elle valable 50 ans plus tard ?
Cette approche présente de nombreuses erreurs d’analyse.
1) L’environnement technologique n’est plus le même que dans les années 1970. Nous vivons en effet une révolution technologique aussi incroyable que silencieuse. Songeons qu’en dix ans le prix des panneaux solaires a été divisé par 10 (et par cent en 20 ans!), celui des éoliennes par 7, celui des batteries par 6. Les révolutions de l’hydrogène et du stockage sont en marche. La vitesse de déploiement des énergies renouvelables dans le monde est également impressionnante : en à peine 15 ans, elles dépassent déjà la production nucléaire après 50 ans, et elles sont en passe de dépasser en Europe 22%, soit plus que celle du gaz.
2) En l’absence de potentiel des énergies renouvelables, la souveraineté nationale s’appréciait dans les années 1970’s par rapport au pétrole et au charbon dont nous ne disposions pas ou peu sur le territoire national. Si avec le nucléaire nous restons dépendants des importations en uranium, souvent en provenance de pays présentant différents risques politiques, les faibles quantité à importer, la possibilité de faire des stocks stratégiques de plusieurs années, et la perspective – aujourd’hui assez lointaine et très incertaine – de nouvelles technologies faisait apparaitre cette dépendance, avec raison, comme largement moins critique que celles vis-à-vis des fossiles. Mais aujourd’hui avec les renouvelables une nouvelle forme de souveraineté émerge : le soleil et le vent, la géothermie, l’eau, sont à disposition en toute autonomie. Si certains de ces équipements sont produits largement en dehors de nos frontières, et nécessitent des matériaux qui ne sont pas tous présents sur notre territoire – comme pour toutes les technologies, y compris le nucléaire – il n’en reste pas moins qu’une fois installés ils ne nécessitent plus aucun apport extérieur, pendant des décennies. Il est aussi possible de relocaliser une large partie de l’industrie chez nous ou en Europe, tout comme recycler ensuite les matériaux, et sécuriser une partie des minerais sur le sol Européen, le reste pouvant l’être via des accords ou prises de participation à l’internationale.
3) le marché de l’électricité est aujourd’hui un marché européen. Et heureusement, car la France a cruellement manqué d’électricité en 2022- 2023 et doit donc à ses voisins son approvisionnement. Or, les difficultés rencontrées par le nucléaire en France sont un facteur de dépendance croissant à l’égard du marché européen. S’y ajoutent la faible résilience de nos centrales nucléaires face aux crises sanitaires et potentiellement le dérèglement climatique dans la mesure où toutes celles qui sont situées sur des fleuves peuvent être en incapacité de fonctionner durant l’été lors des appels pour les climatisations. La seule manière de la réduire et de manière très urgente, est de massifier le recours aux énergies renouvelables ainsi que de lancer toutes les actions possibles de baisse de la demande en énergie, via l’efficacité énergétique, les réorganisations d’activités et le développement d’infrastructures et d’innovation – pas uniquement technique – facilitant le choix de la sobriété.
4) Il n’y aura aucune nouvelle centrale nucléaire pendant les 15 prochaines années en France. Cela signifie donc que pendant la moitié du temps restant pour atteindre une situation Net Zero en 2050, seules des énergies renouvelables pourront se connecter à notre réseau et fournir de l’électricité décarbonée supplémentaire pour participer à l’électrification, essentielle pour assurer l’abolition de notre dépendance aux énergies fossiles. Au niveau mondial le cas haut de la trajectoire nucléaire montre un potentiel maximum autour de 15% de contribution de cette technologie au mix électrique mondial. La plupart des réseaux du monde en 2050 seront donc à majorité EnR, de même qu’en Europe. Des situations d’interdépendances stratégiques vont ainsi être créées, et les questions de souveraineté devront s’apprécier dans un tel cadre.
5) La question des déchets nucléaires est une question qui reste tout à fait ouverte. En l’état, la France exporte en Russie l’uranium de retraitement que la législation permet de classer dans les matières valorisables et non dans la catégorie déchets nucléaires ce que réclame au moins pour partie l’ASN. La France est totalement dépendante de Rosatom pour le retraitement et l’enrichissement de son uranium. les exportations d’uranium appauvri et d’uranium de retraitement représentaient 59 % du total des exportations françaises entre 2000 et 2020. La suppression de ce système mettrait en péril toute la gestion des déchets radioactifs en France compte tenu en particulier de la saturation de La Hague et du très grand retard pris par la construction de Cigéo.
Pris au piège de ses angoisses énergétiques et climatiques, sous l’étreinte du très présent système techno-économique des acteurs du nucléaire, la France doute pourtant. Une opposition irrationnelle aux ENR, dévoreuses de paysage et de biodiversité, dans certains cas légitime, mais bien trop souvent attisée par la désinformation. Une foi aveugle dans une ingénierie que les objectifs de sûreté rendent sans cesse plus complexe, ralentit les décisions qui immanquablement seront prises – sauf à rater nos objectifs climatiques ou à se mettre en position de dépendance complète dans nos approvisionnements en énergie dont en électricité.
Pourtant toutes les études en France, à l’instar des scénarios « Futurs énergétiques » pour 2050 de RTE, montrent qu’une accélération massive des ENR en France, est obligatoire, et les rythmes d’installation de nos voisins européens montrent que nos objectifs sont réalistes. Il est plus que temps de mettre en place les conditions pour déployer ces trajectoires. C’est là que se trouve la clé de notre indépendance énergétique et donc de notre souveraineté nationale
Collectif « Energies renouvelables pour tous » , dont :
- Ghislain DUBOIS, chercheur et consultant, Just for Climate
- Stéphane HIS, consultant
- Karim MEGHERBI, directeur, Orisun Invest
- Corine LEPAGE, avocate, ancien ministre de l’Environnement